
L'Afrique au centre
Cinq siècles de place imposée, un siècle pour prendre la sienne : forces, faiblesses et chemins de la puissance africaine
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Les forces de l'Afrique : un inventaire honnête
On parle souvent de l'Afrique comme d'un continent « à problèmes ». Ce chapitre fait l'inverse : il dresse l'inventaire des atouts réels du continent, chiffres à l'appui. Il ne s'agit pas d'optimisme naïf. Un atout n'est qu'une possibilité : il ne devient une force que s'il est organisé, transformé et défendu. Mais on ne peut pas construire sans savoir sur quoi l'on peut compter.
1. La démographie : le continent de la jeunesse
L'Afrique compte aujourd'hui plus de 1,5 milliard d'habitants. Selon les projections des Nations unies, elle devrait atteindre environ 2,5 milliards vers 2050. À cette date, environ un être humain sur quatre sera africain.
Surtout, c'est un continent jeune : l'âge médian y est d'environ 19 ans, contre plus de 40 ans en Europe et près de 40 ans en Chine. Pendant que la plupart des grandes puissances vieillissent et manqueront bientôt de travailleurs, l'Afrique disposera de la plus grande réserve de jeunes actifs de la planète.
Le chiffre
Environ 19 ans
L'âge médian de la population africaine, le plus bas de tous les continents. En Europe, il dépasse 40 ans.
Cette jeunesse est une chance immense, à une condition : qu'elle soit éduquée, soignée et qu'elle trouve du travail. Les économistes parlent de dividende démographique : quand la part des actifs augmente par rapport aux enfants et aux personnes âgées, un pays peut épargner, investir et croître plus vite. C'est ce qui s'est passé en Asie de l'Est à partir des années 1960. Mais ce dividende n'est pas automatique. Sans emplois, une jeunesse nombreuse peut aussi devenir une source de frustration et d'instabilité. La démographie est une force potentielle, pas une garantie.
2. Les ressources naturelles : le sous-sol du monde
L'Afrique possède une part considérable des ressources dont le monde a besoin, en particulier pour la transition énergétique :
Le problème n'est donc pas l'absence de richesses. Le problème, comme l'a montré le livre « Riche continent, peuples appauvris » de la même collection, est que ces richesses sont exportées brutes et que la valeur est créée ailleurs. Mais la situation a changé sur un point décisif : le monde a besoin de ces minerais pour ses voitures électriques, ses téléphones et ses éoliennes. Cela donne aux pays africains un pouvoir de négociation qu'ils n'avaient pas il y a vingt ans.
3. La terre et l'eau : le grenier possible du monde
Selon la Banque africaine de développement, l'Afrique abrite environ 65 % des terres arables non cultivées de la planète. Le continent possède aussi de grands fleuves (Nil, Congo, Niger, Zambèze), des lacs immenses et une grande diversité de climats.
Aujourd'hui, de nombreux pays africains importent une partie de leur nourriture, et les rendements agricoles restent souvent faibles. Mais cela signifie aussi que la marge de progression est énorme. Avec de l'irrigation, des semences adaptées, des routes, des moyens de stockage et de transformation, l'Afrique peut non seulement se nourrir elle-même, mais nourrir une partie du monde.
Le cacao : du champ au chocolat
La Côte d'Ivoire et le Ghana produisent ensemble environ 60 % du cacao mondial. En 2019, les deux pays se sont unis pour imposer aux acheteurs un « différentiel de revenu décent » de 400 dollars par tonne, versé en plus du prix du marché, au bénéfice des producteurs. C'est un exemple concret de ce que peut produire la coopération entre pays africains producteurs : un rapport de force.
4. Le soleil, le vent et l'eau : l'énergie de demain
Selon l'Agence internationale de l'énergie, l'Afrique dispose d'environ 60 % des meilleures ressources solaires du monde, mais ne compte qu'environ 1 % des capacités solaires installées. À cela s'ajoutent un fort potentiel éolien (Maroc, Égypte, Kenya, Afrique du Sud), hydroélectrique (Congo, Éthiopie, Guinée) et géothermique (vallée du Rift, au Kenya et en Éthiopie).
Des projets montrent ce qui est possible :
• Le Kenya produit une grande partie de son électricité à partir de sources renouvelables, notamment la géothermie autour du lac Naivasha.
• Le Maroc a construit à Ouarzazate, avec le complexe Noor, l'une des plus grandes centrales solaires thermiques du monde.
• L'Éthiopie a inauguré en 2025 le Grand barrage de la Renaissance (GERD), le plus grand barrage hydroélectrique d'Afrique, financé en grande partie par l'État et par des contributions de la population.
5. L'innovation : l'Afrique qui invente
En 2007, l'opérateur kenyan Safaricom lance M-Pesa, un service qui permet d'envoyer de l'argent par simple SMS, sans compte bancaire. Le succès est immédiat. Depuis, l'argent mobile s'est répandu sur tout le continent, avec Orange Money, MTN MoMo, Wave et bien d'autres. Selon la GSMA, l'association mondiale des opérateurs mobiles, l'Afrique subsaharienne représente environ les deux tiers de la valeur des transactions d'argent mobile dans le monde.
C'est un exemple de saut technologique : faute de réseau bancaire classique, l'Afrique est passée directement à une solution plus moderne, que d'autres régions du monde étudient aujourd'hui. On retrouve la même dynamique dans d'autres domaines : livraison de médicaments par drones au Rwanda et au Ghana, plateformes agricoles, paiement de l'électricité solaire à l'usage, centres technologiques à Lagos, Nairobi, Kigali, Le Cap, Dakar ou Le Caire.
6. La culture : la puissance douce africaine
La culture africaine a conquis le monde, souvent sans l'aide des États :
• La musique : l'afrobeats nigérian, l'amapiano sud-africain, la rumba congolaise (inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO en 2021), le coupé-décalé ivoirien et bien d'autres genres remplissent les stades du monde entier.
• Le cinéma : Nollywood, l'industrie du cinéma nigérian, est l'une des plus prolifiques au monde par le nombre de films produits.
• La littérature : de Chinua Achebe à Chimamanda Ngozi Adichie, de Wole Soyinka (prix Nobel 1986) à Abdulrazak Gurnah (prix Nobel 2021), de Mariama Bâ à Mohamed Mbougar Sarr (prix Goncourt 2021).
• La mode, le design, l'art contemporain, le sport : les créateurs, les artistes et les athlètes africains et afrodescendants sont parmi les plus influents de leur génération.
Cette influence culturelle, que les spécialistes des relations internationales appellent la puissance douce (soft power), est un atout considérable : elle change le regard du monde sur l'Afrique et le regard des Africains sur eux-mêmes.
7. Un marché commun en construction
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2019 et opérationnelle depuis 2021, a été signée par 54 des 55 États membres de l'Union africaine. Elle vise à créer le plus grand marché commun du monde par le nombre de pays, avec plus de 1,3 milliard de consommateurs. En 2022 a été lancé le système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), qui permet de payer d'un pays africain à l'autre dans les monnaies locales, sans passer par le dollar ou l'euro.
Ces outils sont encore jeunes et leur mise en œuvre est lente. Mais pour la première fois depuis les indépendances, le cadre juridique d'une économie continentale existe.
8. La diaspora : le continent hors du continent
Des dizaines de millions d'Africains et d'afrodescendants vivent hors du continent. Ils envoient chaque année des sommes considérables à leurs familles : selon la Banque mondiale, environ 54 milliards de dollars pour la seule Afrique subsaharienne en 2023, davantage que l'aide publique au développement reçue par la région. Mais la diaspora, c'est aussi des compétences, des réseaux, des idées et une influence culturelle et politique (chapitre 17).
À retenir
L'Afrique dispose d'atouts considérables : la population la plus jeune du monde, une part essentielle des ressources de la transition énergétique, la majorité des terres arables non cultivées de la planète, un potentiel solaire exceptionnel, une capacité d'innovation prouvée, une culture qui rayonne sur le monde, un marché commun en construction et une diaspora puissante. Mais un atout n'est qu'une possibilité. Il faut maintenant regarder en face ce qui empêche ces atouts de devenir des forces.
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Au sommaire du livre complet
- Au centre de la carte
- 1. Le berceau et le carrefour
- 2. La grande rupture : les traites
- 3. Le partage : Berlin et la conquête
- 4. Les indépendances : la reconquête de la liberté
- 5. La guerre froide et la Françafrique : l'indépendance sous tutelle
- 6. Les forces de l'Afrique : un inventaire honnête
- 7. Les faiblesses : regarder en face ce qui freine
- 8. Le panafricanisme : l'idée qui a libéré un continent
- 9. L'Afrique dans le monde : la place qu'on lui donne
- 10. Le Sahel : laboratoire de toutes les tensions
- 11. Mémoires, restitutions et réparations
- 12. Les chemins de la puissance
- 13. Les femmes, la moitié de la puissance
- 14. Se soigner soi-même : la souveraineté sanitaire
- 15. La bataille des récits
- 16. 2063 : trois avenirs possibles
- 17. La diaspora : le continent hors du continent
- Conclusion : reprendre le centre
- Sources et lectures pour aller plus loin