
Riche continent, peuples appauvris
Comprendre pourquoi l'Afrique produit les richesses du monde sans en profiter, et comment cela peut changer
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La chaîne de valeur : là où la richesse se crée
Imaginez une fève de cacao cueillie dans une plantation près de Soubré, en Côte d'Ivoire. Suivons-la jusqu'à une tablette de chocolat vendue dans un supermarché de Paris, de Bruxelles ou de Montréal. À chaque étape, de la valeur s'ajoute. La question est : où, et pour qui ?
Le voyage d'une fève
• La culture et la récolte. Un petit producteur, souvent sur une exploitation de quelques hectares, cultive, récolte, fait fermenter et sécher les fèves. C'est le travail le plus long et le plus pénible.
• La collecte et l'export. Des intermédiaires achètent les fèves, les transportent vers les ports d'Abidjan ou de San Pedro, où elles sont exportées.
• Le broyage. Les fèves sont transformées en masse, en beurre et en poudre de cacao. Une partie de ce broyage se fait désormais en Côte d'Ivoire, mais une grande partie a lieu en Europe, notamment aux Pays-Bas, en Belgique ou en Allemagne.
• La fabrication du chocolat. Des entreprises, pour la plupart européennes ou américaines, ajoutent du sucre, du lait, du savoir-faire, des marques et des emballages.
• La distribution et la vente. Les supermarchés vendent la tablette.
Qui gagne quoi ?
Les études sur la filière, comme le Cocoa Barometer publié par des organisations de la société civile, estiment que le producteur touche environ 6 % du prix d'une tablette, quand les fabricants et les distributeurs en captent l'essentiel. Une étude de la FAO, avec une autre méthode, situe la part des producteurs autour de 11 %. Dans tous les cas, l'écart est vertigineux : ceux qui font le travail le plus dur reçoivent la plus petite part.
Le chiffre
Environ 6 %
La part du prix d'une tablette de chocolat qui revient aux producteurs de cacao, selon plusieurs études. Dans les années 1980, elle était estimée à environ 16 %.
Le même schéma partout
Le cacao n'est pas une exception. Le même schéma se répète :
• Le café : l'Éthiopie, berceau du café arabica, exporte surtout du café vert ; la torréfaction et les marques, où se fait l'essentiel de la valeur, sont surtout ailleurs.
• Le coton : le Mali, le Burkina Faso ou le Bénin sont de grands producteurs, mais la filature, le tissage et la confection se font en majorité en Asie. Les Africains rachètent ensuite des vêtements, parfois même d'occasion, venus d'ailleurs.
• Les minerais : le cobalt et le cuivre congolais sont extraits puis exportés, souvent raffinés en Asie. La fabrication des batteries et des voitures se fait encore très peu sur le continent.
• Le pétrole : plusieurs grands producteurs africains ont longtemps exporté leur pétrole brut et importé de l'essence raffinée, faute de raffineries suffisantes. Le Nigeria, l'un des premiers producteurs du continent, a dépendu pendant des années des importations de carburant.
Pourquoi c'est si important
Exporter une matière première brute, c'est vendre la partie la moins chère du produit, et laisser à d'autres la partie la plus rentable. Cela a trois conséquences :
• Moins de revenus : la valeur ajoutée, les profits et les salaires qualifiés sont créés ailleurs.
• Moins d'emplois : transformer, c'est créer des usines, des métiers techniques, des services. Exporter brut crée peu d'emplois.
• Plus de vulnérabilité : les prix des matières premières varient fortement. Quand ils chutent, les économies qui en dépendent s'effondrent.
Ce qui commence à changer
Plusieurs pays africains ont décidé de garder davantage de valeur chez eux :
• Côte d'Ivoire et Ghana ont instauré en 2019 un « différentiel de revenu décent » de 400 dollars par tonne, une prime payée par les acheteurs au-dessus du prix du marché, pour améliorer le revenu des producteurs. La Côte d'Ivoire est aussi devenue l'un des premiers pays broyeurs de cacao au monde.
• Le Gabon a interdit en 2010 l'exportation de grumes, le bois non transformé, pour obliger à transformer le bois sur place. Les débuts ont été difficiles, mais l'industrie du bois transformé s'est développée.
• Le Zimbabwe a interdit en décembre 2022 l'exportation de lithium brut, avec des exceptions pour les entreprises qui construisent des usines de transformation sur place.
• Le Botswana a négocié avec le géant diamantaire De Beers un partenariat à parts égales et le développement d'activités de tri et de taille des diamants dans le pays.
Ces politiques ne sont pas faciles : elles demandent de l'électricité, des routes, des compétences, des capitaux, et elles peuvent provoquer des résistances des acheteurs. Mais elles montrent la direction.
À retenir
La richesse ne se crée pas dans la mine ou la plantation, mais dans la transformation, la marque et la distribution. Tant que l'Afrique exporte surtout des matières premières brutes, elle laisse à d'autres l'essentiel de la valeur. Transformer sur place est la première clé.
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Au sommaire du livre complet
- Le paradoxe
- 1. L'inventaire : ce que l'Afrique possède vraiment
- 2. La chaîne de valeur : là où la richesse se crée
- 3. L'héritage colonial : des économies construites pour exporter
- 4. La monnaie : le franc CFA et la question de la souveraineté
- 5. La dette : un cercle qui se referme
- 6. L'argent qui s'enfuit
- 7. La gouvernance : notre part de responsabilité
- 8. La fuite des cerveaux
- 9. Le commerce mondial : des règles écrites par d'autres
- 10. Trois études de cas : cobalt, pétrole, diamants
- 11. La faim sur un continent agricole
- 12. Les nouveaux partenaires : opportunité ou nouvelle dépendance ?
- 13. Les solutions qui marchent déjà
- 14. Ce que chacun peut faire