Wangari Maathai : de sept arbres au prix Nobel, la femme que le pouvoir n'a jamais fait plier

Elle était née dans un village de la colonie britannique du Kenya. Elle est morte en 2011, scientifique docteure de l'université de Nairobi, ancienne députée, première Africaine prix Nobel de la paix, et fondatrice d'un mouvement qui a fait pousser 51 millions d'arbres. Entre les deux, Wangari Maathai a été moquée, emprisonnée, frappée par la police et insultée par le chef de l'État. Voici l'histoire de cette femme qui a prouvé qu'un geste simple, planter un arbre, pouvait faire trembler un régime.
Une enfance au bord d'un ruisseau
Le plus lu du momentPoulet DG : l'histoire coquine du plat star du Cameroun, et sa recette →Wangari Muta naît le 1er avril 1940 à Ihithe, un village kikuyu des hautes terres du centre du Kenya, dans la région de Nyeri. Vers 1943, sa famille part s'installer dans la vallée du Rift, près de Nakuru, sur la ferme d'un colon britannique où son père a trouvé du travail. Il n'y a pas d'école sur ce domaine : fin 1947, la petite fille rentre au village avec sa mère et rejoint ses frères à l'école primaire d'Ihithe, à huit ans.
De ces années, elle gardera une image qu'elle racontera au monde entier, le jour de son prix Nobel. Elle allait chercher l'eau pour sa mère dans un ruisseau près de la maison. Elle buvait directement l'eau claire, et essayait d'attraper les chapelets d'œufs de grenouilles, qu'elle prenait pour des perles. Cinquante ans plus tard, dira-t-elle à Oslo, le ruisseau avait disparu, et les femmes marchaient des kilomètres pour trouver de l'eau. Tout son combat tient dans ce souvenir.
À onze ans, elle entre au pensionnat St. Cecilia, à la mission catholique de Mathari, à Nyeri. Elle y apprend l'anglais et se convertit au catholicisme. Pendant ces années, le Kenya s'embrase avec le soulèvement des Mau Mau contre la colonisation, et sa mère doit quitter sa maison pour un « village d'urgence » créé par les autorités coloniales. En 1956, Wangari sort première de sa classe et intègre le lycée Loreto de Limuru, le seul lycée catholique pour filles du pays.
1960 : l'avion qui change tout
À l'approche de l'indépendance, le dirigeant kényan Tom Mboya organise avec des partenaires américains un pont aérien pour envoyer les meilleurs élèves du pays étudier aux États-Unis. En septembre 1960, Wangari fait partie des quelque 300 jeunes Kényans sélectionnés. Elle obtient une licence de biologie en 1964 au Mount St. Scholastica College, dans le Kansas, puis un master à l'université de Pittsburgh en janvier 1966.
Le retour au pays est brutal. Un poste d'assistante de recherche l'attend à l'université de Nairobi. Mais le jour où elle se présente, on lui annonce qu'il a été donné à quelqu'un d'autre. Elle y verra la marque d'une double discrimination : parce qu'elle est une femme, et à cause de son ethnie. Après deux mois de recherche, un professeur allemand, Reinhold Hofmann, l'engage en anatomie vétérinaire. Elle poursuit ses études en Allemagne, à Giessen et à Munich, puis soutient sa thèse à Nairobi en 1971. Elle devient la première femme d'Afrique de l'Est et d'Afrique centrale à obtenir un doctorat.
Son métier : scientifique avant d'être militante
On l'oublie souvent : Wangari Maathai est d'abord une chercheuse et une enseignante. Spécialiste de l'anatomie des animaux, elle devient maîtresse de conférences en 1975, cheffe du département d'anatomie vétérinaire en 1976, puis professeure associée en 1977. À chaque fois, elle est la première femme de la région à occuper ce poste. À l'université, elle se bat déjà pour que les femmes du personnel aient les mêmes avantages que les hommes. La justice rejette sa demande, mais la plupart de ses revendications finiront par être acceptées.
En parallèle, elle s'engage partout : elle dirige la section de Nairobi de la Croix-Rouge kényane en 1973, préside un centre qui fait le lien entre les associations et le Programme des Nations unies pour l'environnement, installé à Nairobi, et rejoint le Conseil national des femmes du Kenya, qu'elle présidera de 1981 à 1987.
Le déclic : la terre malade, les femmes épuisées
C'est sur le terrain qu'elle comprend. Les femmes des campagnes lui racontent qu'elles manquent de bois pour cuisiner, d'eau propre, de nourriture variée et de revenus. Elle fait le lien : les forêts ont été coupées, les sols s'appauvrissent, les cultures pour l'exportation ont remplacé les cultures vivrières. Pour elle, la racine de la plupart des problèmes du Kenya est la destruction de la nature.
Sa première tentative est un échec. En 1974, elle crée une petite entreprise, Envirocare, pour faire planter des arbres par des chômeurs. Faute d'argent, l'entreprise disparaît. Mais l'idée reste. Après une grande conférence des Nations unies en 1976, elle convainc le Conseil national des femmes de se lancer. Le 5 juin 1977, Journée mondiale de l'environnement, un cortège part du centre de Nairobi jusqu'au parc de Kamukunji. On y plante sept arbres, en hommage à des figures historiques des communautés kényanes. Le Mouvement de la ceinture verte est né.
La méthode est d'une simplicité géniale. Les femmes vont chercher dans les forêts voisines des graines d'arbres du pays, les font pousser dans des pépinières, et reçoivent une petite somme pour chaque jeune arbre planté. Elles gagnent un revenu, du bois, de l'ombre et de l'eau, et surtout du pouvoir sur leur propre vie.
Le prix d'une femme libre
Sa vie privée est rude. En mai 1969, elle épouse Mwangi Mathai, un Kényan rencontré à son retour des États-Unis, qui deviendra député. Ils ont trois enfants : Waweru, Wanjira et Muta. Le couple se sépare en 1977. Selon les récits du divorce, son mari la juge « trop forte de caractère pour une femme ». Après le jugement, elle critique le juge dans une interview : elle est condamnée pour outrage et passe trois jours à la prison pour femmes de Lang'ata, à Nairobi.
Puis l'avocat de son ex-mari exige qu'elle abandonne son nom. Sa réponse est restée célèbre : au lieu de changer de nom, elle y ajoute un « a ». Mathai devient Maathai.
Seule face au pouvoir
En 1989, elle apprend que le parti au pouvoir veut construire une tour de 60 étages au cœur du parc Uhuru, le grand poumon vert de Nairobi. Elle écrit aux autorités, saisit la justice, alerte la presse étrangère. Le pouvoir répond par le mépris : par voie de presse, le gouvernement la traite de « folle », et des députés qualifient son mouvement d'« organisation bidon ». Mais en janvier 1990, les investisseurs étrangers renoncent. La tour ne sera jamais construite.
Le 28 février 1992, elle rejoint dans un coin du parc Uhuru des mères de prisonniers politiques en grève de la faim. Elles baptisent l'endroit « Freedom Corner », le coin de la liberté. Le 3 mars, la police charge. Wangari Maathai perd connaissance sous les coups et finit à l'hôpital. Le président Daniel arap Moi la traite publiquement de « folle » et de menace pour l'ordre et la sécurité du pays. Les États-Unis se disent profondément préoccupés.
Rien ne l'arrête. Le 8 janvier 1999, elle se rend dans la forêt de Karura, aux portes de Nairobi, que le pouvoir veut céder à des proches pour construire notamment un terrain de golf. Au moment où elle tente d'y planter un arbre, son groupe est attaqué : elle est blessée, comme plusieurs députés et journalistes. L'arbre, chez elle, est devenu une arme politique.
De la prison au prix Nobel
En 2002, le vent tourne. Elle est élue députée de la circonscription de Tetu, chez elle, avec 98 % des voix. En janvier 2003, elle devient ministre adjointe de l'Environnement. Le 8 octobre 2004, le Comité Nobel norvégien lui décerne le prix Nobel de la paix « pour sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix ». Elle est la première femme africaine à le recevoir.
La consécration ne s'arrête pas là. En mars 2005, elle devient la première présidente du Conseil économique, social et culturel de l'Union africaine, et ambassadrice pour la protection des forêts du bassin du Congo. En 2006, elle fait partie des huit personnalités qui portent le drapeau olympique lors de l'ouverture des Jeux d'hiver de Turin.
Ce qu'elle croyait
Catholique depuis l'adolescence, Wangari Maathai n'a jamais tourné le dos à la culture kikuyu de son enfance. Dans son discours du prix Nobel, elle rappelle que les anciens kikuyu portaient un bâton taillé dans l'arbre thigi : posé entre deux camps qui se disputaient, il les obligeait à arrêter le combat et à chercher la réconciliation. Pour elle, la culture est peut-être « le chaînon manquant » du développement de l'Afrique.
Elle appelait les Africains à redécouvrir ce que leurs cultures ont de meilleur, pour retrouver leur identité et leur confiance en eux, tout en rejetant les traditions qui font du mal, comme l'excision. Elle refusait aussi l'idée, qu'on avait fait croire à son peuple, selon laquelle les pauvres manquent de savoir et que les solutions doivent toujours venir de l'extérieur. Sa conviction centrale : on ne peut pas séparer la protection de la terre, la démocratie et la paix. Elle y a consacré un livre en 2010, « Réparons la Terre », sur les valeurs spirituelles nécessaires pour soigner la planète et nous-mêmes.
Ce qu'elle nous laisse
Wangari Maathai meurt le 25 septembre 2011 à Nairobi, à 71 ans, d'un cancer. Ses cendres reposent à Nairobi, à l'institut pour la paix et l'environnement qui porte son nom. Elle laisse plusieurs livres traduits en français, dont ses mémoires, « Celle qui plante les arbres », et « Un défi pour l'Afrique ». Le Mouvement de la ceinture verte revendique aujourd'hui 51 millions d'arbres plantés au Kenya, et sa fille Wanjira poursuit le combat.
Notre regard
L'histoire de Wangari Maathai dit quelque chose de profond sur l'Afrique. Une fille de village, formée dans les écoles de la colonie, a compris avant beaucoup d'autres que nos terres, nos forêts et nos rivières sont la première richesse du continent, et que les défendre, c'est défendre la liberté. Elle a été humiliée et frappée chez elle, avant d'être célébrée à Oslo. Sa vie pose une question qui nous concerne tous : combien de héros africains faudra-t-il encore attendre que le monde reconnaisse, avant de les honorer nous-mêmes ?
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Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle à partir des sources citées ci-dessous.
Sources
- Comité Nobel norvégien : biographie de Wangari Maathai
- Comité Nobel norvégien : discours du prix Nobel, Oslo, 10 décembre 2004
- Comité Nobel norvégien : annonce du prix 2004
- Green Belt Movement : le mouvement qu'elle a fondé
- Nation Africa : « Unbowed Maathai stood against Moi and won »
- Wikipédia (anglais) : Wangarĩ Maathai
- Wikipédia (français) : Wangari Muta Maathai





